Bernard de Montréal : histoire d’un homme, d’une instruction et d’une œuvre dispersée

Portrait de Bernard de Montréal entouré d’archives, livres, enregistrements et documents retraçant son parcours et la dispersion de son œuvre

Recherche documentaire, rédaction et mise en forme : Claire

Bernard de Montréal : histoire d’un homme, d’une instruction et d’une œuvre dispersée

En mai 1977, un homme encore présenté sous le nom de « Bernard X » apparaît à la télévision communautaire québécoise. Vingt-six ans plus tard, Bernard de Montréal laisse derrière lui des centaines d’heures de conférences, trois livres publiés de son vivant, un livre inachevé, plusieurs manuscrits annoncés et un fonds d’archives dont personne ne semble aujourd’hui posséder la totalité.

Entre ces deux dates se dessine un parcours beaucoup plus complexe que ne le laisse supposer la biographie généralement connue. Celui d’un homme dont l’existence bascule en 1969 avec ce qu’il nomme sa « fusion », d’un initié qui développe pendant plus d’un quart de siècle une instruction sur la conscience supramentale et la psychologie évolutionnaire, mais aussi d’un conférencier entouré d’un véritable réseau humain, éditorial et économique. Séminaires, publications, télévision, entreprises, projets au Costa Rica et en Haïti : derrière les milliers d’heures enregistrées apparaît une histoire largement oubliée.

Cette enquête documentaire tente d’en retrouver les traces, de distinguer les faits établis des souvenirs et des récits, et de comprendre comment une parole qui refusait de devenir une école a finalement donné naissance à une œuvre sauvée par sa propre dispersion.

Pour écrire cet article, j'ai dû explorer mes propres archives, parcourir Internet et son histoire, retrouver des publications disparues, des textes anciens et des documents administratifs, remonter aux premières copies numériques de certains écrits, confronter les témoignages aux enregistrements et rechercher dans la presse de l’époque les traces laissées par des projets dont il ne subsistait parfois que quelques phrases dans une conférence. Certaines pistes ont abouti ; d’autres restent ouvertes. Peu à peu, des fragments jusque-là dispersés ont commencé à se rejoindre et à restituer une histoire beaucoup plus vaste que celle que je pensais trouver au départ.

Cette enquête ne prétend donc pas clore la biographie de Bernard de Montréal. Elle constitue un état des connaissances à partir des documents que j'ai pu retrouver aujourd’hui, appelé à être complété à mesure que de nouvelles archives réapparaîtront. Je suis donc ouverte à toute information, témoignage ou document susceptible de préciser, corriger ou compléter cette histoire : archives privées, photographies, correspondances, publications anciennes, documents relatifs aux séminaires ou aux différents projets évoqués dans cet article — et, bien sûr, toute conférence enregistrée qui dormirait encore sur une cassette oubliée au fond d’une malle ou d’un grenier. Certaines pièces existent peut-être encore quelque part, dans des collections privées dont j'ignore aujourd’hui l’existence.

La télévision est allumée sur une chaîne de Videotron. Un homme parle, interviewé par un autre. L’émission se termine. Richard Glenn remercie son invité, « Monsieur Bernard X de la région de Montréal » et précise que l’anonymat de cet homme doit être préservé.

La scène, tournée en noir et blanc en mai 1977 pour l’émission Ésotérisme expérimental, est mémorable. Elle ne montre pas seulement la première entrevue télévisée connue de Bernard de Montréal. Elle présente un personnage public avant même que son nom public ne soit complètement fixé.

Près d’un demi-siècle plus tard, la plupart des auditeurs connaissent sa voix, son timbre, ses prises de position fortes, ses expressions et cette façon très particulière de pousser une idée jusqu’à ses dernières conséquences. Beaucoup ont écouté des centaines de ses conférences.

Mais ils savent beaucoup moins de choses sur l’homme. Sa biographie a longtemps circulé sous une forme brève : une naissance à Montréal en 1939, des études aux États-Unis, une fusion en 1969, puis une activité de conférencier jusqu’à sa mort en 2003. Entre ces repères subsistent de vastes zones blanches, que la répétition a parfois remplies de certitudes fragiles. Faute de documents sur certaines périodes de sa vie, de nombreuses affirmations ont ainsi circulé, dont la véracité reste souvent à démontrer.

Revenir aux enregistrements, dans lesquels il s’appuie parfois sur des anecdotes personnelles, aux témoignages datés, aux notices bibliographiques et aux archives familiales permet de raconter une histoire plus précise et de distinguer ce que Bernard disait de lui-même, ce que ses proches ont raconté et ce que les documents permettent de connaître.

De Jean-Paul Boucher à Bernard de Montréal

Bernard de Montréal est né Jean-Paul Boucher le 26 juillet 1939 à Montréal, selon les biographies publiées par sa famille. Il grandit dans un foyer modeste, catholique et bilingue : sa mère est francophone, son père anglophone.

L’enfance que l’on peut reconstituer vient toutefois presque entièrement de ses propres récits. Il évoque une mère très présente, avec laquelle la relation semble avoir été complexe, et un père avec lequel il regrettait de n’avoir pas davantage parlé. Il se décrit comme un enfant intelligent, doté d’une grande fierté — qu’il distinguait soigneusement de l’orgueil — et très tôt porté sur l’échange verbal.

Il se souvient notamment d’un trajet en taxi avec sa mère, alors qu’il avait environ treize ans. Engagé dans une discussion politique avec le chauffeur, il argumentait avec une telle obstination que celui-ci finit par se tourner vers sa mère : « Il n’y a pas moyen de discuter avec ce petit-là, il a toujours le dernier mot. » Bernard ajoute que sa mère lui adressait régulièrement le même reproche. Racontée plusieurs décennies plus tard, l’anecdote lui sert à montrer que cette volonté de pousser le raisonnement jusqu’au bout était déjà présente chez lui bien avant sa vie publique.

Le comportement de sa mère lui donnait parfois l'impression d'étouffer : non seulement l'amour qu'elle lui portait était envahissant, mais son caractère autoritaire rendait le lien difficile. Un jour, raconte-t-il, elle le mit à la porte. Loin de présenter cet épisode comme une blessure, il dit l’avoir accueilli avec soulagement : « C’était parfait. Au moins, ce n’est pas moi qui étais responsable ; c’était elle qui avait pris sa propre décision. » La rupture lui permettait ainsi de s’éloigner sans porter la responsabilité d’avoir lui-même coupé le lien. Plus tard, il affirmera avoir maintenu une séparation très stricte avec elle, allant jusqu’à ne pas la recevoir chez lui afin de préserver l’énergie et l’éther de sa maison.

À quatorze ans, alors que les jeunes de son âge vivent encore généralement chez leurs parents, Bernard raconte être parti étudier aux États-Unis. Le souvenir qu’il en conserve tient en une image presque cinématographique : « Ma petite valise, mon petit chapeau. Les études, en Amérique ! » Il ne précise ni la destination de ce premier départ, ni l’établissement qui l’accueillit, ni les conditions dans lesquelles il vécut loin de sa famille. Mais la scène traduit l’élan d’un adolescent attiré très tôt par les études et déterminé à quitter son milieu d’origine.

La biographie publiée par sa famille indique qu’il reçoit une formation classique auprès de la Congrégation de Sainte-Croix, avant de poursuivre des études d’anthropologie à l’University of Albuquerque au Nouveau-Mexique. Bernard évoque également des études de génie électrique. Ces deux orientations correspondent au portrait qu’il donne de lui-même avant 1969 : celui d’un jeune homme cartésien, passionné par la science et l’étude, qui ne manifestait, selon lui, aucun intérêt particulier pour l’ésotérisme ou les sciences occultes. « Quand j’étais jeune, je voulais devenir un scientifique, c’est tout ce qui m’intéressait », dira-t-il plus tard.

On ignore presque tout des quinze années qui séparent son départ pour les États-Unis de l’été 1969 : les établissements successivement fréquentés, les diplômes éventuellement obtenus, ses lieux de résidence ou les raisons qui l’amenèrent à choisir l’anthropologie après s’être intéressé au génie électrique. En août 1969, à trente ans, il se présente toujours comme étudiant universitaire. La chronologie familiale le situe alors à Albuquerque. C’est là que survient une expérience qui met brutalement fin à cette trajectoire : sa fusion.

Août 1969 : le récit d’une rupture

Bernard situe en août 1969 l’événement autour duquel tout le reste de son existence terrestre va désormais se dérouler. Il vient d’avoir trente ans. Le mode de pensée rationnel par lequel il se définissait jusque-là se trouve rapidement bouleversé. Il observe une transformation radicale de sa personnalité, une dépersonnalisation de son être, la neutralisation de sa mémoire psychologique et la fin de sa faculté de penser subjectivement. Il définit cette expérience par le mot « fusion », qu’il présentera plus tard comme l'union entre l’ego, l’âme et cette énergie qu’il appelle l’esprit ou le double.

Dans son récit, il n’existe aucune période de transition entre sa vie d’étudiant et ce bouleversement. « Une journée, j’étais à l’université et le lendemain, j’étais rendu dans la jungle à Mexico », raconte-t-il. Il dit y avoir été envoyé afin de récupérer et de supporter le choc qu’il venait de subir. L’endroit demeure impossible à identifier : dans son français oral, « Mexico » peut désigner aussi bien le Mexique que sa capitale. Les documents ne permettent pas de savoir qui l’accompagne, combien de temps il y reste et dans quelles conditions se déroule ce séjour. Bernard en conserve toutefois un souvenir suffisamment éprouvant pour conclure l’anecdote sur un ton plus léger : il était heureux de revenir et de pouvoir enfin manger un steak.

Le retour ne marque pourtant pas la fin de l’épreuve. Bernard raconte que, durant les trois premiers mois, le choc fut si intense qu’il demandait constamment à ces intelligences combien de temps il lui faudrait encore pour ne plus ressentir ce qu’il appelle le « nuage » de l’ego. Elles lui répondent : trois mois. Il dit avoir souffert pendant toute cette période, avant d’entrer dans une initiation beaucoup plus longue, composée de plusieurs cycles.

Bernard de Montréal à trente ans, en 1969, souffrant après sa fusion, assis la nuit dans sa cuisine, les paumes plaquées sur les oreilles, sous le regard inquiet de Pierrette.

Le premier de ces cycles a duré sept ans et visé ce qu’il nomme « l’abattement du moi mémoriel ». La tension est telle qu’il ne peut plus rire ni se détendre normalement. Dans l’intimité de son foyer, il trouve une forme de relâchement en redevenant momentanément un petit garçon de sept ans. Dans ces moments-là, il pleure comme un enfant, mange avec une petite cuillère et demande à sa femme de le traiter comme tel. Dans son bain, il répète parfois qu’il est un dauphin ou un oiseau. Il évoquera plus tard plusieurs de ces « modes de transformation de la personnalité », qui lui auraient permis de supporter la tension de l’initiation.

Cette période bouleverse également le cours matériel de son existence. Ses études sont interrompues et l’homme qui se destinait aux sciences doit désormais gagner sa vie autrement. Il conduit un taxi, fait la plonge et tente d’ouvrir une librairie. Il travaille ensuite plusieurs années comme vendeur dans une librairie montréalaise, où il développe le rayon des ouvrages ésotériques pour répondre à la demande. On lui en propose même la gérance générale, ce qu’il refuse. Richard Glenn situera bien plus tard ce commerce au centre Rockland.

Selon sa propre chronologie, l’initiation se poursuit pendant quinze ans, jusqu’en 1984. Et c’est finalement Pierrette, par une intervention aussi simple que décisive, qui en provoquera le dénouement.

Pierrette, ou la limite posée à l’invisible

C’est après son retour du Mexique, à la fin de 1969 ou au début de 1970 selon les versions, que Bernard situe sa rencontre avec Pierrette. Il ne raconte ni le lieu ni les circonstances de leur première rencontre. En revanche, il se souvient de l’échange très direct par lequel il aurait cherché à savoir si leurs tempéraments pouvaient s’accorder. Il affirme lui avoir posé trois questions simples, mais n’en rapporte que deux : « Est-ce que vous aimez les voyages ? » puis « Est-ce que vous aimez le cinéma ? » Pierrette aurait répondu oui dans les deux cas.

La décision de l’épouser n’est pourtant pas venue de ces seules affinités. Bernard raconte que les intelligences avec lesquelles il est en communication lui désignent Pierrette sans lui laisser le choix : « C’est elle que tu maries, c’est final. » Dans la lecture qu’il donnera plus tard de sa propre vie, cette union faisait partie intégrante de son initiation.

Et ils se marient.

Bernard affirme avoir dû, pendant les sept premières années de leur vie commune, initier Pierrette et l’ajuster vibratoirement à ce qu’il traversait. Mais les anecdotes qu’il relate au fil des conférences montrent que cette adaptation ne s’est pas faite à sens unique. Durant les périodes où la tension de son initiation devient insupportable, c’est auprès d’elle qu’il peut libérer ses tensions en se réfugiant momentanément dans ses différents « modes de transformation de la personnalité ». Pierrette partage ainsi les conséquences quotidiennes de la fusion et accompagne des états que Bernard lui-même décrit comme profondément déroutants. Probablement une sensation, parfois, de frôler la folie.

Pierrette n’occupe pourtant pas, dans cette histoire, le rôle effacé d’une femme qui aurait accepté sans limite ses expériences et leurs conséquences. Au fil des années, elle devient au contraire suffisamment forte pour s’opposer à ce qui gouverne leur existence. En 1984, après quinze ans d’une initiation que Bernard présente comme extrêmement éprouvante, elle lui pose un ultimatum : « C’est soit eux autres, ou c’est moi. Choisis. »

Bernard attribue à cette intervention une portée décisive. « C’est ma femme qui a mis un terme à mon initiation », répète-t-il plus tard, allant jusqu’à affirmer que, sans son mariage, il en souffrirait encore. Il expliquera que les intelligences avec lesquelles il communiquait lui auraient alors recommandé d’écouter Pierrette, devenue sa seule barrière. Le renversement est presque aussi brutal que la fusion : la femme que ces mêmes intelligences lui auraient ordonné d’épouser est finalement celle qui leur impose une limite et ramène au premier plan la réalité du couple. C’est à cet ultimatum que Bernard fait correspondre la fin de la période la plus violente de son initiation.

Dans ce récit jusque-là dominé par ces intelligences, c’est donc l’intervention très concrète de Pierrette qui provoque le nouveau virage de la fin de l’initiation, en rappelant les exigences de la vie commune.

Le couple a une fille. Bernard décrit une éducation exigeante, faite de langues, de musique, d’arts martiaux et d’une grande attention aux mots et au dialogue. Il raconte même avoir interdit à la maison l’adjectif « super », qu’il juge trop vague. Elle jouera plus tard un rôle direct dans l’œuvre de son père en traduisant, préfaçant et annotant Par-delà le mental.

1977, 1978, 1980 : une naissance publique en trois temps

La première apparition télévisée connue a donc lieu en mai 1977. Elle est diffusée dans le cadre d’Ésotérisme expérimental, une émission de télévision communautaire lancée quelques mois plus tôt par Richard Glenn sur le réseau Vidéotron. Certaines archives portent la mention S–639 : il s’agit très probablement d’un numéro de catalogue de ce réseau, et non de l’indicatif d’une chaîne.

Le nom « Bernard de Montréal » n’est ainsi ni son nom civil ni, semble-t-il, un pseudonyme adopté de longue date. Richard Glenn explique plus tard l’avoir « baptisé » ainsi « à la volée ». Mais lors de cette première émission, le nom public n’est pas encore fixé. Au moment de prendre congé de son invité, Glenn le remercie sous l’appellation « Monsieur Bernard X de la région de Montréal », précisant qu’il souhaite conserver son anonymat. Le nom complet Bernard de Montréal apparaît au cours de ses interventions ultérieures, sans que l’on puisse le dater précisément. Bernard explique que ce nom lui permet, alors qu’il commence à être reconnu, de séparer sa vie publique de sa vie privée.

Cette première émission est suivie de nombreuses autres. Une confusion semble toutefois s’être installée entre sa diffusion sur Vidéotron et une entrevue donnée à CKVL. Or CKVL était une station de radio, sur laquelle Richard Glenn situe la première entrevue radiophonique de Bernard au début des années 1980. La télévision de 1977 appartient à une autre histoire technique : celle du câble communautaire et d’une vidéothèque dont les abonnés pouvaient commander certaines émissions.

Les sources ne situent pas toutes au même moment le véritable début de la vie publique de Bernard, mais elles ne se contredisent pas nécessairement.

L’enregistrement de mai 1977 établit sa première apparition télévisée connue, mais la biographie familiale retient 1978 comme l’année de son irruption sur la scène publique, tandis que Richard Glenn évoque des activités au Cégep de Maisonneuve à partir de cette même année. Bernard, enfin, dira avoir commencé à donner régulièrement des conférences en 1980, après quatre années de préparation. Ces trois dates semblent donc désigner les étapes successives d’une entrée progressive dans la vie publique : la télévision, les premières activités devant un auditoire, puis l’installation durable d’une pratique de conférencier.

À partir de septembre 1980, la chronologie devient plus facile à suivre avec le début des Communications, que certains répertoires appellent Communications préparatoires et d’autres Séminaires. La première des 444 Mini-Rencontres conservées a lieu le 27 janvier 1981. En quelques années, l’invité encore anonyme présenté comme « Monsieur Bernard X » est ainsi devenu Bernard de Montréal, entouré d’un public et engagé dans une activité qu’il poursuivra presque jusqu’à sa mort.

Richard Glenn n'est pas seulement l’intervieweur du premier jour. Il accompagne pendant un temps les apparitions de Bernard en salle, conduit une série d’entretiens et participe encore, en 1988, au lancement de La Genèse du Réel. Les deux hommes décrivent parfois leur complémentarité par l’image de la « sphère » et du « carré ».

Un témoignage recueilli au cours de cette enquête affirme que Glenn aurait fait signer à Bernard, au tout début de leur collaboration, une cession générale de droits rédigée à la hâte, et que Bernard n’en aurait pas évalué correctement les implications, puis l’aurait ensuite regretté. Aucun document, aucune clause ni aucun litige public n’a été retrouvé pour l’étayer, mais plusieurs sources le signalent. Les revendications ultérieures des ayants droit sur les textes, les inédits et les enregistrements rendent dans tous les cas difficile à soutenir l’idée d’une cession totale demeurée valable sur toute l’œuvre. L’épisode peut correspondre à un accord limité à certaines productions, à un document remplacé ou à un souvenir déformé. En l’état, il reste une histoire non résolue.

​De l’ésotérisme expérimental à la psychologie évolutionnaire

La rencontre avec Richard Glenn place d’abord Bernard dans le paysage ésotérique québécois très en vogue à la fin des années 1970. Le titre même de l’émission, Ésotérisme expérimental, l’associe aux questions qui passionnent alors ce milieu : l’occulte, les phénomènes psychiques, les civilisations extraterrestres, les plans invisibles et les grands cycles d’évolution. Bernard répond patiemment aux questions sur ces sujets posées par Glenn. Mais on peut remarquer qu'au fil du temps, il semble de plus en plus irrité lorsque l'entretien dérive vers ces domaines. Car l'œuvre qu'il construit au fil du temps ne se réduit pas à l’ésotérisme qui pourtant lui fournit sa première scène publique : elle se développe de plus en plus contre la croyance, la fascination pour le merveilleux et la spiritualisation de l’invisible.

Bernard de Montréal est un initié : il subit en 1969 l'initiation de la descente d’une énergie qui le transforme, déstructure ses anciennes formes psychologiques et modifie son rapport à la pensée. La fusion de 1969 ouvre ainsi quinze années de lutte, de souffrance et d’ajustement, au terme desquelles cette énergie devra être intégrée à la vie matérielle.

La « conscience supramentale » est le nom qu’il donne à la conscience issue de cette transformation. Elle est une intelligence directe, non réflective et dégagée des filtres de la mémoire et de l’émotion. Là où le mental psychologique raisonne à partir du passé, compare et cherche à se rassurer, le mental supramental SAIT, sans passer par ce détour. Cette séparation est un autre fil conducteur de l’ensemble de son œuvre.

Car l’être humain n’est pas l’auteur de ses pensées. Celles-ci viennent à lui sous la forme d’un mouvement d’énergie que la mémoire de l’âme et l’émotivité colorent avant que l’ego ne se l’approprie. L’individu inconscient croit penser par lui-même ; l’individu en évolution apprend au contraire à reconnaître l’origine prépersonnelle de la pensée, à en percevoir les interférences et à ne plus être gouverné par elles. Bernard distingue ainsi l’intellect, nourri de mémoire, de l’intelligence réelle, qu’il décrit comme le rayonnement de l’esprit ou du double à travers un mental devenu transparent.

Pendant les premières années, il parle surtout de conscience supramentale, de psychologie supramentale, de science du mental ou encore de nouvelle psychologie. Dans un entretien avec François Payotte, il annonce ainsi l’apparition d’« une nouvelle psychologie » qu’il appelle encore, pour le moment, psychologie supramentale et qui n’est plus délimitée par les conventions psychologiques de l’ego, mais amplifiée par la relation de l’homme avec son double. L’expression « psychologie évolutionnaire » n’est donc pas présente au début : elle émerge au terme d’une évolution progressive de son vocabulaire.

La transition devient explicite au milieu des années 1990, dans les entretiens avec Daniel Ménard. Bernard y annonce qu’il changera le nom de la psychologie supramentale pour l’appeler Psychologie Évolutionnaire : « C’est réellement une psychologie évolutionnaire, ça n’a pas de fin cette psychologie-là, dans la mesure où l’homme n’a pas de fin. » Il évoque également le projet d’un livre portant ce titre, dont aucun manuscrit distinct n’a été retrouvé. Ce changement de terme n'est in fine que la reformulation d’une recherche engagée depuis des années.

En 1997, le nouveau nom devient celui d’une série de conférences publiques où il se produit en solo. Bernard explique avoir choisi ce cadre parce qu’il ne veut plus être limité par des titres particuliers et souhaite explorer l’ensemble du domaine de la conscience supramentale « dans le cadre d’une autre vibration, d’une autre façon ». La psychologie évolutionnaire désigne alors, selon ses propres mots, « un processus d’exploration de la multidimensionnalité de son mental universel ». Elle n’est pas conçue comme une philosophie à apprendre, mais comme une psychologie de dépouillement : l’ego avancerait vers son propre centre en éliminant les illusions qui structurent sa psychologie.

Son objet central reste l’origine de la pensée, mais il s’étend à l'exploration des phénomènes de possession, de chevauchement, de mensonge cosmique, d’astral et d’influence des plans invisibles sur le psychisme humain. C’est sur ce point en particulier qu’il entend se séparer de la psychologie traditionnelle. Celle-ci observe les comportements, repère des motifs et construit des catégories ; la psychologie évolutionnaire vise à pénétrer les mécanismes invisibles qui agissent en amont de la pensée consciente. Bernard reconnaît aux psychologies classiques une utilité historique, tout en leur reprochant de ne pouvoir étudier ce qu’elles ne reconnaissent pas comme objet.

Il trace la même frontière avec la philosophie, la religion et l’ésotérisme. À ses yeux, la réflexion philosophique demeure tributaire des systèmes de référence du passé ; la croyance religieuse place l’individu dans une condition de soumission ; l’ésotérisme risque de nourrir la fascination pour des formes dont l’homme ne maîtrise pas la réalité. Ne rien croire ne signifie pourtant pas nier une expérience. Dans un fascicule de questions et réponses rattaché aux conférences de 1979–1980, il précise qu’il ne s’agit pas de rejeter ce qu’une personne raconte, mais de ne pas le prendre « pour du comptant ». L’instruction doit permettre à chacun de vérifier intérieurement plutôt que de substituer une nouvelle autorité aux anciennes.

Cette exigence d’autonomie donne leur cohérence à plusieurs thèmes récurrents : la volonté n’est plus l’effort du désir, mais la capacité de l’esprit à agir dans la matière ; la liberté ne se confond pas avec le libre arbitre, que Bernard considère comme l’une des grandes illusions de l’ego ; la paix n'est pas un bonheur continu, mais un état intérieur qui n’est plus constamment troublé par les mouvements de la pensée et de l’émotion. L’objectif n’est donc pas de fabriquer des disciples plus savants, mais des individus capables de devenir leur propre autorité.

L’évolution de sa parole est aussi une évolution des priorités. Les premiers entretiens emploient volontiers le langage des "mystères", de l’occulte, des civilisations extraterrestres et des grands cycles. À partir des années 1990, Bernard insiste davantage sur l’intégration individuelle, le couple, le travail, la souffrance psychologique, la paix et les problèmes concrets de la vie quotidienne. En 1997, il explique s’être volontairement retenu de parler en public d’autres civilisations (période Glenn) : l’homme, dit-il, a davantage besoin d’« une psychologie saine ici pour traiter avec sa journée, son quotidien » que de savoir ce qui se passe dans d’autres espaces-temps.

Cette période constitue donc un changement dans sa manière d'aborder l'invisible. Il passe au fil des ans de l'exposition de réalités occultes à l'étude de leurs effets sur l’équilibre de l’individu. L’évolution des formats — entretiens télévisés, conférences, Mini-Rencontres, dialogues en studio, séminaires, puis conférences solo — accompagne cette transformation du conférencier. La psychologie évolutionnaire en devient le dernier cadre : une science du mental qu’il veut sans passé, non académique, non didactique et radicalement individuelle.

Parallèlement aux conférences publiques enregistrées, Bernard organise également des séminaires au cours desquels la relation avec son public devient plus directe. Ces rencontres existent au moins dès 1981 ou 1982 : dans un entretien ultérieur, il rappelle à Daniel Ménard que celui-ci était venu à l’un de ses séminaires à cette époque et avait tenté d’établir avec lui un contact télépathique dans la salle.

Donald Moses, qui fréquente ensuite Bernard de Montréal pendant de nombreuses années et voyage souvent avec lui, donne une description plus précise de leur fonctionnement. Les séminaires se déroulent sur un week-end, du vendredi au dimanche. Bernard commence par une présentation d’environ deux heures consacrée à l’origine de la pensée. Le reste de la rencontre repose plutôt sur les questions, les objections et les échanges personnels avec les participants. La parole n’est donc plus seulement enregistrée ou adressée à un auditoire anonyme : elle se développe au contact des situations particulières apportées par ceux qui viennent le rencontrer.

Selon Donald Moses, environ 3 500 personnes auraient suivi ces séminaires au fil des années. Il se souvient avoir payé une centaine de dollars lors de ses premières participations, tandis que le prix des derniers week-ends aurait approché les mille dollars. Ces chiffres proviennent de son témoignage et non de registres d’inscription ou de documents comptables retrouvés. Ils donnent néanmoins une idée de l’ampleur prise par cette activité et de son évolution.

Yolande, la femme de Donald Moses, devient secrétaire de Bernard en 1984. Certains enregistrements confirment son rôle d’intermédiaire avec le public. Autour de la voix solitaire que donnent à entendre les bandes existait donc une petite organisation humaine : secrétariat, déplacements, salles, inscriptions, projets et réseaux professionnels.

Ces séminaires représentent ainsi une autre forme de diffusion de la parole de Bernard. Mais ils font aussi progressivement émerger autour de lui un groupe de participants réguliers. C’est parmi ces « séminaristes » qu’il proposera, en 1982, la création d’un directoire chargé d’organiser certaines activités — première étape d’une tentative plus inattendue encore : faire entrer ses idées dans le monde des affaires.

Le réseau supramental

C’est l’un des aspects les moins connus de ce parcours qui est évoqué dans l’entretien accordé en 2006 par Donald Moses ; celui-ci situe en 1982 la création du « directoire », d’abord conçu comme un groupe chargé d’organiser certaines activités, puis engagé dans des projets d’affaires. L’expérience aurait été brève, mais elle ne fut pas tout à fait sans lendemain. Un document contemporain permet de voir ce réseau prendre forme.

L’ensemble dépasse alors l’organisation de conférences. En septembre 1983, le premier numéro du Journal périodique P.I.E. — Science psychologique du mental annonce l’ouverture du Centre P.I.E. au 12 006, rue Lavigne, à Montréal. Bernard doit y donner une conférence le 7 octobre. Le Centre propose désormais une salle, des services administratifs, différents projets destinés aux séminaristes et même la création d’une maison d’édition consacrée à la « science psychologique du mental » qui édite le Journal Périodique. Le même numéro présente aussi le conseil d’administration de Gestion P.I.E. : Charles Sabourin en est le président et Donald Moses le secrétaire-trésorier, entourés de Pauline Tremblay, Robert Caron, Irène Bouvier et Hélène Gagné. Le journal veut servir à la fois d’organe de diffusion et de point de jonction entre des personnes désireuses de publier leurs idées, d’offrir leurs compétences ou de monter des projets. Bernard y figure comme collaborateur régulier aux côtés de Daniel Ménard et de Monique St-Jean Ménard.

En février 1984, Bernard est l'auteur, dans le deuxième numéro, d'un long texte inédit intitulé « La psychologie des émotions ». Plus tard la même année, un numéro IV annonce une vidéothèque P.S.I. installée au 85, rue Fleury Ouest, où sont organisées des projections publiques de conférences et d’entretiens. Il annonce également pour janvier 1985 une nouvelle émission de télévision, 2001 Genèse du réel, réalisée pour le câble par Charles Sabourin et Rachèle Francoeur, dans laquelle Bernard doit être interrogé par François J. Payotte.

Entre la première télévision de 1977 et les conférences conservées aujourd’hui, existait donc tout un dispositif de salles, de presse, de vidéo et de collaborations.

Donald Moses situe en 1986 la création d’une seconde structure. Cette date correspond vraisemblablement à la constitution d’une équipe ou à une phase préparatoire, car la société qui portera ensuite le projet n’existe pas encore juridiquement. Le Groupe Zennor inc. est constitué au niveau fédéral le 28 décembre 1988 et sa dénomination entre en vigueur le 10 février 1989. Dans l’entretien RG059B, Richard Glenn évoquera une douzaine d’entreprises réunies autour du groupe. Bernard explique alors que son ambition est de sélectionner des projets et d’appliquer ce qu’il appelle la conscience créative au monde industriel et économique.

Une annonce parue dans La Presse le 11 février 1989, soit le lendemain de l’entrée en vigueur de son nom, permet de comprendre la fonction exacte que Zennor s’attribue. Le groupe s’y présente comme une « société de gestion de portefeuille » recrutant, pour « une de ses divisions », le directeur général d’une PME en pleine expansion dans la fourniture de matériaux de construction. Il ne s’agit donc pas d’une entreprise unique consacrée à une activité particulière, mais d’une holding appelée à encadrer plusieurs sociétés ou divisions. Le registre fédéral donne corps à cette organisation : aux côtés du Groupe Zennor apparaissent notamment Importations Fruits de mer des Antilles, Zennor Construction, le Centre de formation Univers Santé et, plus tard, Zennor International Corporation.

Deux projets distincts : le Costa Rica et Roche Sauvage en Haïti

C’est dans cette période qu’il faut replacer un enregistrement demeuré jusqu’ici presque sans contexte. Devant un auditoire, Bernard présente ce qu’il appelle le « projet Costa Rica ». La date de la séance n’a pas encore été retrouvée, mais son discours montre qu’il ne parle ni d’un voyage privé ni d’un vague rêve d’expatriation. Il évoque un projet mûri depuis des années, antérieur même, dit-il, au début de son activité publique. Une corporation existe, une équipe a travaillé, un complexe est envisagé et Donald Moses doit en exposer les attraits concrets après lui. Bernard ne prononce toutefois jamais le nom de Zennor dans la partie conservée. La participation de Moses rend un lien avec le groupe plausible, mais l’identité de la corporation porteuse du projet Costa Rica demeure inconnue.

Bernard décrit le lieu comme une première réalisation matérielle de son travail. Des personnes partageant une certaine sensibilité pourraient s’y reposer, s’amuser, créer et vivre temporairement dans des « conditions micro-sociales » différentes de celles qu’elles trouvaient autour d’elles. Le Costa Rica devait servir de point de rassemblement et de « rampe de lancement » avant d’autres interventions dans l’industrie et, à plus long terme, contre la pauvreté. Derrière le vocabulaire du voyage ou du loisir se dessinait donc un projet beaucoup plus vaste : créer un milieu de vie, éprouver une manière de travailler ensemble, puis transformer cette expérience en capacité d’action économique.

La vidéo s’arrête au moment où Bernard annonce la présentation de Donald. Toutes les copies publiques retrouvées conservent exactement la même durée ; rien ne permet donc de soupçonner quelqu'un d’avoir coupé l’enregistrement. Il est en revanche très probable que seule la première partie de la séance ait été conservée ou publiée. Les plans, le lieu choisi, le montage financier et les participants que Donald devait présenter restent inconnus.

Une autre conversation laisse entrevoir les difficultés rencontrées. Dans FP078, Bernard raconte être retourné au Costa Rica « par affaires », avec des intentions qu’il jugeait très intéressantes, mais il ajoute que la situation « tournait au vinaigre » et qu’un nouveau déplacement fut nécessaire pour la régler. Le contexte suggère qu’il parle du même projet costaricien, sans toutefois le démontrer. Son issue exacte reste inconnue.

Le projet haïtien doit être distingué du Costa Rica. Il se déroule dans un autre pays, possède son propre site et, contrairement au premier, son rattachement au Groupe Zennor est solidement documenté. En mai 1989, dans RG059B, Bernard annonce un départ pour Haïti et parle d’un club privé construit à l’écart des circuits touristiques ordinaires. Il le destine à ceux qui voudraient quitter quelque temps l’hiver québécois, se reposer et se retrouver dans un lieu correspondant davantage à leur sensibilité. Il insiste sur les difficultés techniques du chantier et dit avoir promis cette réalisation depuis plusieurs années. Les deux projets obéissent à une ambition voisine et impliquent tous deux Donald Moses ; cela indique une continuité de personnes et de conception, mais n’indique pas qu’il s’agisse d’un projet unique transféré d’un pays à l’autre.

Les séminaires donnent finalement un nom à ce projet haïtien : Roche Sauvage. Bernard y parle beaucoup plus concrètement qu’à la télévision. Le site a été créé « à partir de rien » ; il faut rendre le bateau utilisable, installer l’eau, des toilettes et des pompes, construire des appartements et des maisons, terminer des fondations, acheminer une génératrice et organiser l’accueil des visiteurs. Il mentionne une piscine, des collaborateurs établis sur place, les déplacements entre Montréal, Port-au-Prince, la République dominicaine et le Cap-Haïtien, ainsi que la nécessité de confier progressivement l’exploitation à l’équipe locale. L’objectif est de rendre le lieu rentable et, selon sa propre expression, de « libérer Montréal du projet », afin qu’il ne dépende plus continuellement de l’argent envoyé du Québec.

Il explique aussi la fonction qu’il attribue à Zennor. Le groupe doit assurer une continuité aux personnes qui ont engagé leur énergie dans ces entreprises et créer, dans le Sud, des « abris » où elles puissent travailler ou se retirer. Donald Moses en est le président et l’organisateur central. Bernard, pour sa part, affirme avoir lancé le projet, lui avoir donné son impulsion, puis s’être retiré de Zennor afin de ne pas imposer indéfiniment sa volonté à ceux qui devaient désormais le faire vivre. Les séminaires montrent cependant combien ce retrait demeure relatif : il suit les travaux, commente les décisions, intervient dans les rapports entre les participants et continue de penser Roche Sauvage comme une réalisation directement liée à son travail.

Deux documents extérieurs au corpus permettent aujourd’hui de sortir cet épisode du seul récit oral.

Le premier est géographique. Un inventaire touristique du Nord d’Haïti cite Roche Sauvage parmi les îlots de la côte, aux côtés de Trois Maries, Cadras et l’Île-à-Rat. Un document de planification préparé par le ministère haïtien de la Planification avec des organismes des Nations unies dans les années 1990 répertorie également Roche Sauvage parmi les établissements hôteliers du Cap-Haïtien et parmi les plages de Bande-du-Nord. Ces documents ne nomment ni Bernard ni Zennor ; rapprochés des séminaires, ils établissent toutefois que Roche Sauvage correspond bien à un lieu touristique réel de la région, et non à un simple nom de code inventé à Montréal.

Le second document est économique. Le 16 février 1992, La Presse publie une enquête de Martin Pelchat sur les conséquences du boycott d’Haïti. Donald Moses y est mentionné comme président-directeur général de Zennor, société établie à Saint-Lambert. Le journaliste rapporte que le groupe possède quatre entreprises en Haïti. L’une d’elles, Importations de fruits de mer des Antilles, emploie environ cent cinquante pêcheurs aux Cayes, traite leurs prises et exporte vers le Canada de cinq mille à dix mille livres de queues de langouste congelées par mois. Une seconde usine de traitement doit ouvrir dans le nord du pays. Surtout, Zennor a construit à l’ouest du Cap-Haïtien un club de villégiature d’une valeur déclarée de 2,5 millions de dollars, dont l’ouverture était prévue pendant les fêtes de fin d’année.

Cette enquête change la mesure du projet. Zennor n’est plus seulement le souvenir d’une tentative ou le cadre abstrait de séminaires sur la conscience créative. Des sociétés ont été constituées, une usine fonctionne, des pêcheurs sont employés, des marchandises sont exportées et un complexe touristique a effectivement été construit. La convergence du nom Roche Sauvage, de sa situation dans la région du Cap-Haïtien et de sa présence ultérieure dans des inventaires touristiques rend très probable qu’il s’agisse du club décrit par La Presse, même si aucun acte de propriété reliant formellement le site à Zennor n’a encore été retrouvé.

Le projet est cependant rattrapé par l’histoire politique haïtienne. Après le renversement du président Jean-Bertrand Aristide en septembre 1991, l’embargo soutenu par le Canada prive Zennor des revenus de ses entreprises haïtiennes et empêche l’ouverture annoncée du club. Donald Moses évalue alors à près d’un million de dollars les pertes annuelles du groupe. Dans son témoignage de 2006, Richard Glenn se souvient d’un projet brutalement compromis par une « révolution » survenue au moment où Bernard revenait de négociations avec des autorités. Le pays n’est pas nommé dans ce passage, mais le rapprochement avec Haïti, le coup d’État et l’embargo est très probable.

Bien plus tard, Bernard ramènera l’origine du club qu’il construisit « dans les îles » à une intuition qu’il situe en 1972, trois ans après sa fusion. Il dira l’avoir finalement réalisé, au prix de grandes difficultés pour ceux qui y participèrent, puis avoir laissé la structure « sauter » afin qu’elle ne se transforme pas en secte. Le contexte de cette évocation renvoie à Roche Sauvage. Cette lecture rétrospective lui appartient. Les documents permettent néanmoins d’établir le parcours matériel du projet haïtien : pensé de longue date, structuré par Zennor, construit à Roche Sauvage, puis désorganisé par les événements politiques et par ses propres tensions internes. Le projet Costa Rica suit une histoire distincte, encore beaucoup moins documentée.

Pendant plusieurs années, Bernard et une partie de ses séminaristes ont ainsi tenté de faire passer les concepts de son instruction dans l’organisation, l’édition, les médias et l’entreprise. Le Costa Rica et Haïti constituent deux tentatives distinctes à l’intérieur de cette ambition générale. Elles ne sont pas une marge anecdotique de sa biographie. Elles montrent ce qu’il entendait alors par « descendre dans la matière » : non plus seulement parler de conscience devant un auditoire, mais affronter les sociétés, les embauches, les chantiers, les transports, l’argent, les gouvernements et les crises politiques — avec des réalisations tangibles, mais aussi des échecs tangibles.

​Une vaste œuvre écrite

L’œuvre imprimée de Bernard ne se résume pas à La Genèse du Réel. Un fascicule intitulé 50 Questions et réponses, diffusé de son vivant, porte en pied de page la mention "1979 - 1980 St Hubert". Il fait suite à des conférences données à cette période à la Polyvalente Mgr A.-M. Parent de Saint-Hubert. Il aborde Dieu, le supramental, l’âme, l’esprit, le mensonge cosmique, les extraterrestres ou encore la croyance. Certaines questions ne figurent pas dans les enregistrements connus. Le format de ces quelques conférences était le suivant : le public avait préparé des questions, Bernard en sélectionnait et y répondait en public. Il est probable que par la suite, il ait décidé de répondre par écrit aux plus significatives ou à celles qui n'avaient pas été évoquées. L'exemplaire original n'a toutefois pas été retrouvé.

Le Journal périodique P.I.E., dont le premier numéro sort en septembre 1983, apporte une autre forme d’écrit. Bernard n’en est pas l’unique auteur, mais plusieurs textes lui sont explicitement attribués. « La psychologie des émotions », publié en février 1984, examine la culpabilité, l’enthousiasme et la tendance à se prendre au sérieux comme des mécanismes par lesquels l’émotion absorbe l’énergie de l’homme. Dans le numéro IV paraît aussi « La naissance de l’Homme Nouveau », tandis qu’un long entretien avec François J. Payotte, « L’homme nouveau ou l’antithèse socratique », donne une forme imprimée à leur dialogue. Ces publications montrent qu’à côté de la parole enregistrée existait déjà un travail de mise en texte, de composition et de diffusion périodique, la plupart semblant être des transcriptions de conférences enregistrées.

 

Publiée à Montréal en 1988 aux Éditions de la Science Intégrale, La Genèse du Réel est son ouvrage majeur, le plus volumineux et le plus connu : il compte 832 pages, réparties en 58 chapitres et un glossaire. Bernard prévient dans l’avant-propos qu’il n’a pas voulu écrire une encyclopédie de la psyché humaine. Chaque chapitre aborde une question entière, tout en s’inscrivant dans une recherche plus vaste. Le lecteur passe ainsi du libre arbitre à l’origine de la pensée, du monde de la mort au mensonge cosmique, puis à l’évolution de l’homme et à la conscience supramentale. Ces sujets ne sont pas juxtaposés au hasard. Bernard les ramène à une distinction qu’il juge fondamentale : l’involution, durant laquelle l’homme subit des lois qu’il ne comprend pas, et l’évolution, qui doit lui permettre d’accéder à sa propre intelligence et de l’exercer librement. Le livre donne une forme écrite, dense et parfois difficile, à ce qu’il développait depuis des années dans ses conférences. Il est un texte auquel on revient, chapitre après chapitre, pour saisir l’architecture de son instruction.

L’année suivante, les Presses de l’Université de la Personne publient deux tomes de Dialogues avec Bernard de Montréal. Leur dépôt légal est daté du deuxième trimestre 1989, bien avant la mort de Bernard. Établis à partir de ses entretiens publics avec François J. Payotte, ils conservent la forme des questions et des réponses. Le premier tome annonce une collection plus ample ; les deux tomes retrouvés sont les seuls dont j'ai pu vérifier la parution. Que Bernard en ait suivi la préparation est possible. En revanche, la publication de son vivant ne prouve pas qu’il ait personnellement sélectionné les échanges : le mot de l’éditeur n’attribue ce choix à personne. Il faut aussi distinguer le pluriel de ces Dialogues du titre du livre qu’il publiera plus tard au singulier, Dialogue avec l’Invisible.

Dialogue avec l'Invisible paraît aux Éditions de la Science intégrale en 1997. Il prend une forme tout autre que les deux tomes d’entretiens avec Payotte publiés huit ans plus tôt. Cette fois, Bernard pose lui-même les questions à ce qu’il nomme une entité systémique avec laquelle il communique en télépsychie. Les réponses lui sont attribuées sous la simple lettre « R » comme réponse ; son identité reste volontairement cachée, précise l’éditeur, afin d’éviter la création de formes spirituelles autour d’elle. En onze chapitres, Bernard l’interroge sur les forces occultes, le monde des esprits, la télépathie, les origines de l’homme et les conditions de son évolution. Il ne se contente pas de recueillir des révélations. Il demande des précisions, revient sur les rapports de pouvoir entre l’homme et l’invisible et insiste sur le danger d’obéir à une communication sous prétexte qu’elle viendrait d’un autre plan. Ce face-à-face montre ce que signifie pour lui exercer une conscience supramentale face à l’invisible : communiquer, questionner, mais ne remettre ni sa volonté ni son intelligence entre les mains d’une autre conscience.

Beyond the Mind suit en 1998. Publié chez Ibis Publishing, il s'agit de son premier livre en anglais. Plus resserré que La Genèse du Réel, il s’attache à une question qui traverse toute son œuvre : d’où vient la pensée, et pourquoi l’homme la tient-il si facilement pour sienne ? Dans sa préface, Bernard dit vouloir ouvrir le lecteur à une manière plus libre de penser, plutôt que lui transmettre un savoir à retenir. Dans certaines conférences, il explique avoir voulu adapter son instruction aux particularités des Anglo-Saxons, plutôt que de traduire des ouvrages conçus pour un public francophone. Les dix-neuf chapitres examinent notamment l’ego, les croyances, l’esprit de masse, la séduction psychique, les cultes et les influences astrales. Pour lui, ces mécanismes entretiennent une pensée subjective dont l’individu doit prendre conscience s’il veut accéder à une intelligence créative et à la conscience supramentale. Le livre fait ainsi entrer la psychologie évolutionnaire dans une forme plus abordable que ses ouvrages précédents, sans renoncer à sa question centrale : comment l’homme peut-il cesser de subir ce qui se passe dans son propre mental ?

Ainsi, La Genèse du Réel, Dialogue avec l'Invisible et Beyond The Mind sont les trois œuvres originales que retient la bibliographie familiale ; le fascicule de questions-réponses et les deux volumes Dialogues n’en sont pas moins des publications de son vivant. Après sa mort, une nouvelle édition de Beyond the Mind paraît en 2010. Sa fille Christine Boucher le traduit ensuite en français sous le titre Par-delà le mental, publié en 2011 : ce livre est donc posthume comme édition française, même si son texte anglais avait paru du vivant de Bernard.

L’histoire matérielle de ces livres nuance l’idée d’une écriture seulement reçue télépathiquement et déposée telle quelle sur la page. Pour La Genèse du Réel, Bernard raconte avoir d’abord écrit toute la liste des titres de chapitres, avant d’en développer le contenu. Il dit aussi que certains textes étaient retravaillés afin d’en atténuer la forme ou la vibration. Elizabeth Winton, amie de la famille pendant près de trente ans, signe des textes éditoriaux et publie la première édition anglaise. Christine prend ensuite en charge traduction, préface et annotations.

Il y eut donc, autour de sa parole, une chaîne éditoriale extrêmement bien réglée : organisation, révision, publication, traduction et transmission familiale.

Le symbole du pied et du serpent

Nombreux sont ceux qui se sont interrogés sur la signification de ce dessin que l'on retrouve sur les livres de sa maison d'édition "Éditions de la Science Intégrale". L'explication en est donnée par cette note dont voici la traduction : 

Ce dessin d'un pied humain sur la tête du serpent apparaît sur tous les livres de Bernard. 

"La capacité de l'homme en évolution de remplacer les anciennes formes de pensée par des nouvelles" - Bernard de Montréal

 

À côté des livres publiés s’étend un petit catalogue d’œuvres promises, commencées, planifiées, inachevées ou abandonnées… et disparues.

Le Mystère de la Femme est la mieux documentée. La famille la présente comme la dernière œuvre de Bernard, restée inachevée. Une publication bilingue était encore envisagée avant l’arrêt du programme éditorial familial en 2015, douze ans après sa mort. Cependant, il semblerait qu'Elizabeth Winton, devenue la dernière compagne de vie de Bernard, ait pu le finaliser avec les notes que celui-ci avait laissées.

Le cas de The Sidekick Connection est plus étrange. Bernard prononce ce titre dans au moins deux enregistrements et le décrit comme un livre écrit directement en anglais pour le public anglophone d’Amérique et d’Europe. Le mot Sidekick peut surprendre, mais deux transcriptions distinctes le donnent ainsi : rien n’autorise à le corriger automatiquement en Psychic, comme j'ai pu le voir dans certaines sources. Aucun exemplaire, manuscrit public ou dépôt bibliographique n’a été retrouvé. On ignore jusqu’où le projet avait avancé.

Il mentionne également un ouvrage français sur la volonté politique, un petit roman psychologique, un livre consacré à la psychologie évolutionnaire et un ouvrage dont le titre prévu était L’Orgueil des anges. Pour ce dernier, la prudence est de mise : dans une conférence, Bernard dit seulement penser à ce titre et plaisante à propos d’un envoi chez Gallimard. Cela prouve l’existence d’une idée, non celle d’un manuscrit perdu. De même, son annonce à Daniel Ménard d’un futur livre sur la psychologie évolutionnaire établit un projet, mais aucun texte distinct portant ce titre n’a été retrouvé. Une phrase orale répétée pendant des années peut facilement finir par devenir, dans la mémoire collective, un livre mystérieusement disparu… ou pas.

Une chose est certaine : il écrivait de nombreux livres, parfois plusieurs en même temps, et les manuscrits ne seront peut-être jamais retrouvés.

L’homme derrière la voix

​Les milliers d’heures enregistrées donnent parfois l’impression d’un homme qui n’existe qu’en train de parler. Quelques souvenirs le rendent plus terrestre.

Donald Moses, qui aurait fréquenté Bernard pendant douze à quatorze ans, oppose l’homme des conférences à celui qui voyageait à ses côtés. Hors de la scène, Bernard pouvait s’habiller sans façon, passer des heures à discuter et se laisser conduire sans décider de chaque étape. Moses raconte qu’il venait aussi chez lui et avait pris une place dans la vie de ses enfants. Leurs conversations se poursuivaient parfois tard dans la nuit, autour d’un repas, et ne portaient pas toujours sur le supramental : Bernard pouvait parler de n’importe quoi.

Dans les entretiens avec Daniel Ménard, Bernard donne une autre image de ces longues soirées. Avec Pierrette, dit-il, la conversation pouvait se prolonger jusqu’à trois ou quatre heures du matin, au point qu’il devait lui-même y mettre fin pour qu’ils aillent dormir. Il précise que chacun parlait et écoutait l’autre : il ne s’agissait pas d’un « instructeur » devant sa femme, mais de deux personnes qui continuaient à se découvrir. Il raconte aussi leurs débuts avec un sourire : il lui téléphonait parfois à trois heures du matin pour lui proposer un smoked meat chez Dunn’s. Celle qu’il appelait alors « Pipo » s’habillait, prenait un taxi et le rejoignait, bien qu’elle travaillât à Hydro-Québec dès huit heures. Ce sont ses souvenirs, racontés des années plus tard. Ils montrent la place qu’il accordait à la surprise et à la conversation dans leur vie commune.

À la maison, le quotidien n’avait rien d’une abstraction. Sa fille s'occupait de fleurs que des lapins venaient manger. Bernard raconte être parti, furieux, acheter une petite carabine à plombs ; revenu devant un lièvre occupé à grignoter une fleur, il n’a pas pu tirer et a posé l’arme. L’anecdote, racontée en riant, lui sert à parler de son rapport aux animaux. Dans un autre entretien, il se moque plus franchement de lui-même. Séduit par le souvenir du chien de Tintin, il achète un petit « Milou », puis découvre les yeux à nettoyer, l’agitation du chiot et les accidents sur ses beaux tapis. Une semaine suffit pour le mettre, selon ses propres mots, « à terre » ; il confie finalement le chien à une connaissance qui en prendra soin.

 

Il ne dissimule pas non plus son goût des belles choses. Il parle de cravates en soie payées quatre-vingts dollars, d’un plaisir à bien s’habiller qu’il oppose lui-même à une sorte de conception ascétique. Ce goût du confort matériel coexiste avec des gestes tournés vers les autres. Un jour, trouvant la nouvelle maison d’un ami glaciale, il dit être allé lui acheter un poêle à combustion. Et il se souvient d’un marchand de bois, rencontré au restaurant, auquel il avait dit qu'il le trouvait très intelligent ; l’homme, raconte-t-il, en fut bouleversé parce qu’on ne le lui avait jamais dit. Bernard le revoit plus tard chez le barbier, heureux de le retrouver. Ces scènes ne suffisent pas à définir un caractère, mais elles donnent accès à ses rapports concrets avec les gens autour de lui.

Son humour apparaît particulièrement dans une visite à une voyante à Saint-Sauveur. Il y va par curiosité, tout en espérant ne pas être reconnu ; il met de grosses lunettes de soleil avant de s’asseoir devant elle. Pierrette l’attend au restaurant et lui demande ce qu’on lui a prédit. Il répond qu’il ne s’en souvient plus. Sa réponse, accueillie par les rires de Pierrette, tient en une somme et un oubli : vingt dollars dépensés pour ne garder aucun souvenir de la consultation. Celui qui parlait publiquement des plans invisibles savait aussi rire de lui-même.

Au Costa Rica, Moses le photographie dans une situation qui le terrifie. Bernard a repéré une fleur au-dessus d’un précipice ; pour la prendre en photo, il se tient sur un étroit rebord de roche au bord de la route, vêtu d’un short déchiré, tandis que son ami craint de le voir perdre l’équilibre. Bernard, lui, semble parfaitement détendu. Lorsque Richard Glenn demande à voir le cliché pour le diffuser sur Internet, Yolande coupe court : « C’est personnel. » La photographie existait donc encore au moment de l’entretien, en 2006, mais elle n’a pas été retrouvée dans les collections publiques consultées.

Un autre souvenir de Moses se déroule dans les îles Vierges. Il conduit une jeep avec Bernard à ses côtés. La route monte, se rétrécit, et Moses, sujet au vertige, finit par s’immobiliser. Bernard lui répond simplement qu’il peut faire marche arrière. Moses voit dans cette excursion une mise à l’épreuve voulue par Bernard ; c’est son interprétation. La scène laisse aussi entrevoir leur manière d’être ensemble : l’un conduit, l’autre propose une direction, et une conversation peut naître d’un chemin qui devient soudain trop étroit.

Bernard lui-même raconte avoir fait construire, des années plus tôt, une maison pour se reposer dans un désert mexicain. Des cactus, personne autour de lui, la mer visible depuis chez lui : c’est ainsi qu’il décrit le lieu. Puis d’autres maisons apparaissent. Un voisin venu du Texas bâtit plus haut que lui ; un autre installe une tour d’eau surmontée d’une habitation. À son retour, Bernard ne voit presque plus le paysage et les voisins ont vue sur sa cuisine. Il dit avoir vendu la maison et cherché ailleurs un endroit aussi calme. Ce petit récit donne un contenu très concret à sa conception de la liberté de déménager : ne pas rester attaché à un lieu qui ne permet plus de vivre comme on l’entend.

Il raconte aussi avoir envoyé son véhicule aménagé en Europe et y avoir circulé pendant quatre mois. En Italie et en Espagne, il se remet même à lire l’histoire des pays traversés, parfois en mangeant une pizza. Dans une conférence consacrée à la « jouissance de la vie », il s’attarde sur ce plaisir ordinaire de regarder, lire et goûter ce qui l’entoure. Il évoque aussi un accrochage près de la Côte d’Azur, dans le brouillard : plutôt que d’attendre la police sous la pluie pour une bosse au pare-chocs, il dit avoir continué sa route, remettant la réparation à plus tard.

D’autres évocations le situent en Chine, au Maroc, au Portugal, en Haïti, à Hawaï et dans plusieurs États américains. Tous ces départs n’ont pas le même objectif : le Costa Rica est aussi associé à des affaires, tandis que, dans ses dernières années, Bernard et Pierrette recherchent dans le Sud-Ouest américain un climat moins pénible pour ses poumons. Les dates et les itinéraires restent souvent inconnus. Il faisait aussi des séjours réguliers en France, plus particulièrement dans la région toulousaine, chez un ami, mais il reste très discret publiquement sur ce sujet.

​Parler presque jusqu’au dernier jour

Les dernières années sont marquées par la maladie. Bernard évoque lui-même le tabac, des problèmes pulmonaires, de l’arythmie et un cancer, dont il fait une lecture vibratoire.

Deux témoignages décrivent son déclin physique au cours des derniers mois. Le premier est celui de Bob Swezey, auteur d’un hommage publié sur le site officiel trois jours après la mort de Bernard. La nature exacte de leur relation n’y est pas précisée, mais son récit montre qu’il le connaissait personnellement et avait suivi l’évolution de son état. Il décrit une perte de poids et d’appétit durant les six derniers mois, tout en rapportant que Bernard continuait à intervenir devant des groupes privés et publics. Frêle avant de prendre la parole, il retrouvait, selon Swezey, une force et une clarté qui surprenaient encore ses auditeurs. Donald Moses se souvient de l’avoir conduit vers Québec en véhicule aménagé à l’été 2003 afin qu’il puisse s’allonger. Bernard serait pourtant resté assis à parler et à faire encore des projets de voyage.

Lors de sa dernière conférence, le 3 octobre 2003, il se présente en fauteuil roulant, extrêmement faible, avec une voix devenue difficilement audible. Un autre séminaire était néanmoins déjà réservé à une date ultérieure.

Bernard meurt dans les Laurentides quelques jours plus tard, le 14 octobre 2003, des suites de ce cancer. Une annonce diffusée sur Usenet dans la nuit du 15 octobre a contribué à créer une incertitude sur cette date. Donald Moses lui-même commence par dire le 15 avant de se corriger. En l’absence d’acte d’état civil retrouvé, le 14 demeure la date la mieux soutenue par la famille et les témoignages.

Dans ce même hommage, Bob Swezey formule aussi un avertissement : ne pas transformer les paroles de Bernard en mantra, en système figé ou en religion. Ce rappel venu d’un proche résonne singulièrement avec le destin ultérieur des archives. Et ce n'est pas une précaution isolée. La famille affirme qu’à sa connaissance Bernard n’a désigné personne pour poursuivre son instruction en son nom. Elle rappelle son opposition aux hiérarchies, aux rituels, aux degrés de maîtrise, à la séparation entre initiés et profanes et à la formation d’une école de pensée organisée autour de sa personne. Cette position représente un lien direct avec l’un des principes de la psychologie évolutionnaire : l’individu ne doit dépendre ni d’un maître visible ni des intelligences invisibles, mais développer sa propre identité et son propre discernement.

Bernard laisse ainsi une œuvre considérable sans institution chargée d’en fixer l’interprétation et l’évolution. Ce refus de constituer une école protège l’autonomie qu’il réclamait pour chacun ; il contribue aussi, après sa mort, à faire de son héritage un ensemble sans centre incontesté.

L’œuvre sauvée par sa dispersion

Combien de conférences Bernard de Montréal a-t-il réellement laissées ? La réponse dépend de ce que l’on compte.

Six grandes séries aujourd’hui répertoriées totalisent au moins 1 151 unités diffusées : 264 Communications, 444 Mini-Rencontres, 64 entretiens avec Richard Glenn, 89 avec François Payotte, 140 avec Daniel Ménard et 150 conférences de Psychologie Évolutionnaire. Un répertoire ajoute 22 entretiens Payotte longtemps dits inédits, ce qui porte le total théorique à 1 173, sans compter les séminaires, les intensives et d’autres ensembles.

La famille a pour sa part évoqué plus de 1 700 conférences enregistrées. Ailleurs, elle parle plus largement de plus d’un millier de conférences, entretiens, allocutions, documents visuels et manuscrits. Ces nombres ne sont pas nécessairement contradictoires : une conférence peut occuper deux bandes, un même enregistrement exister en plusieurs copies et certaines collections inclure des séries qui ne sont pas publiquement inventoriées. Il est donc impossible de calculer sérieusement le nombre d’archives « manquantes » à partir de la seule différence entre ces totaux. Il est certain que tous les enregistrements n’ont pas été diffusés. Ils sont peut-être au fond d’un grenier, d’une cave d’un des anciens séminaristes ou au milieu des détritus d’une décharge publique. Mais le temps accomplit son travail destructeur sur la matière…

Après 2003, deux logiques de conservation se développent.

La famille réédite Beyond the Mind, publie sa traduction française Par-delà le mental et annonce d’autres manuscrits ainsi qu’une sélection de conférences. Le 22 mars 2015, elle met cependant fin à ce programme : les livres épuisés ne seront plus réédités, les inédits resteront non publiés et les conférences ne seront pas transcrites par elle. Elle envisage alors qu’une institution neutre ou universitaire puisse un jour accueillir et étudier le fonds, tout en maintenant les droits sur l’œuvre. L’adresse destinée aux demandes générales est fermée ; seules demeurent officiellement - mais théoriquement - recevables les démarches relatives aux droits ou émanant d’organismes éducatifs et éditoriaux. En réalité, toutes les demandes restent aujourd’hui lettre morte.

C’est pourquoi, dans le même temps, des auditeurs, des proches et des collectifs conservent leurs propres copies. Des enregistrements apparaissent sur Internet Archive, YouTube, Dailymotion et différents sites. De petites mains de l’ombre, contraintes au silence par les lois concernant le droit d’auteur mais motivées par leur contribution à la persistance de cette œuvre monumentale, ont numérisé, restauré et nettoyé tout le corpus disponible.

Deux conceptions de la préservation entrent ainsi en conflit. La famille affirme que Bernard ne souhaitait pas une diffusion générale et indistincte de son œuvre, notamment sur Internet. Elle insiste sur la différence entre conférences publiques et privées, sur le risque d’une interprétation hors contexte et sur la nécessité de conserver les documents dans leur forme originale, sans les transformer en doctrine spirituelle ou New Age. Cela s’entend parfaitement et correspond bien aux différentes déclarations de Bernard au fil des ans. Mais il a aussi déclaré dans de nombreux enregistrements souhaiter que ses cassettes circulent. C’est pourquoi tous ceux qui ont choisi de diffuser l’instruction sur la toile qu’est Internet invoquent, de leur côté, la sauvegarde matérielle des bandes et l’accès à une parole menacée de disparition.

Ces deux logiques ont coexisté sans se réconcilier. La stratégie de contrôle devait protéger l’intégrité intellectuelle de l’œuvre ; la circulation incontrôlée en a assuré une part importante de la conservation matérielle. Le fonds a probablement survécu parce que plusieurs acteurs en ont gardé et copié des fragments. Mais cette survie par la copie, tout en sauvant l’œuvre des oubliettes, a souvent effacé les dates, les supports d’origine et la filiation des documents.

Personne ne semble posséder à la fois toutes les bandes originales, tous les manuscrits, tous les droits et un inventaire public complet. La dispersion qui a finalement protégé l’œuvre de sa disparition empêche aussi de la refermer.

Que reste-t-il de Bernard de Montréal ?

Bernard de Montréal reste un "objet" biographique inhabituel. Sa voix est abondamment conservée, mais les documents administratifs sur sa vie sont rares. Et peu importe, finalement. Il considérait que ce qui importait, c’est l’information qu’il délivrait, pas l’homme qu’il était. Il a énormément parlé de lui, cependant toujours depuis le cadre interprétatif qu’il voulait transmettre. Ses proches ont complété le récit, parfois longtemps après les faits.

Quelques conclusions solides émergent néanmoins.

L’homme public n’apparaît au départ pas sous un nom définitif : en 1977, il est « Bernard X ». Sa carrière se déploie entre télévision, conférences régulières et séminaires. L’initié d’abord présenté au public dans le cadre de l’ésotérisme en vient à nommer Psychologie Évolutionnaire une recherche centrée sur l’origine de la pensée, la conscience supramentale et l’autonomie de l’individu. Son activité ne se limite pas aux salles : avec le Centre P.I.E., le directoire puis le Groupe Zennor, les projets Roche Sauvage et Costa Rica mais aussi les Éditions de la Science intégrale, il tente de donner une traduction éditoriale, médiatique et économique à son instruction. Ses livres, loin d’être des objets tombés du ciel, passent entre les mains d’éditrices, d’une traductrice et de proches. Enfin, son immense corpus n’est pas un monument intact mais un archipel.

C’est peut-être là que se trouve aujourd’hui le véritable mystère de Bernard de Montréal. Non pas dans une anecdote spectaculaire ni dans un manuscrit supposément caché, mais dans la transformation d’une expérience initiatique en parole publique, puis de cette parole en une psychologie qui refusait de devenir une école.

L’œuvre est devenue accessible parce qu’elle fut copiée, et insaisissable parce qu’elle fut dispersée.

Sans successeur désigné ni centre unique, elle place désormais chaque lecteur devant l’exigence que Bernard formulait déjà :  

Écouter sans croire, étudier sans se soumettre et ne laisser personne penser à sa place.

La vie de Pierrette

Sur EDS, le site partenaire de BDMS, vous pourrez aussi lire l'histoire de Pierrette, reconstituée grâce aux nombreuses anecdotes rapportées par Bernard de Montréal au fil des conférences.

Sources principales

  1. Biographie familiale de Bernard de Montréal.
  2. RG001 — De l’univers et de l’homme, première entrevue télévisée.
  3. Entretiens de Donald Moses par Richard Glenn, octobre 2006 — pdf
  4. RG059B — Vers la conscience non-conditionnée, présentation du Groupe Zennor
  5. Éditions de la Science intégrale — historique des publications.
  6. RG058B — Deuxième mystère cosmique et FP119 — S’adapter à soi-même, mentions des projets de livres.
  7. PE040 — L’opposition avec l’entité maîtresse, mention de L’Orgueil des anges
  8. Elizabeth Winton — présentation de Beyond the Mind
  9. Bob Swezey — souvenir de Bernard de Montréal, 17 octobre 2003
  10. Famille Boucher — droits et usage du matériel.
  11. Famille Boucher — Préserver l’œuvre et lettre du 22 mars 2015
  12. Annonce Usenet publiée dans la nuit du 15 octobre 2003
  13. DM124 : recherche spirituelle versus évolution
  14. Questions et réponses - conférences de 1979-1980 à Saint-Hubert
  15. Journal périodique P.I.E. - Science Psychologique du Mental
  16. La Presse, 11 février 1989, offre d'emploi du Groupe Zennor Inc. : le groupe s'y présente comme une « société de gestion de portefeuille » recrutant pour une division de matériaux de construction.
  17. FP078 : Le goût de vivre
  18. PE119 - Ne pas être satisfait de sa vie,  récit rétrospectif de la conception et de la fin de Roche Sauvage
  19. Projet Costa Rica présenté par Bernard de Montréal, en vidéo

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3 commentaires

  1. Jian Castonguay

    Tout simplement grandiose. Ce travail n’a de prix. Ce cite représente une infinité et un présent en continue.

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  2. Claudine de Bretagne

    présentation exceptionnelle très agréable à lire par son côté « d’une présence vivante » – merci à toi 
     
     

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